Vous attendiez cette grossesse. Ou peut-être qu’elle vous a surprise. Dans les deux cas, vous vous étiez peut-être imaginé un état de grâce, une évidence joyeuse, une femme épanouie qui caresse son ventre en souriant. Et puis la réalité s’invite : des larmes sans raison apparente, une irritabilité qui vous ressemble peu, une peur diffuse qui vous serre le ventre, ou au contraire des moments de vide émotionnel qui vous inquiètent.

Vous vous demandez peut-être ce qui vous arrive. Si c’est normal. Si vous avez le droit de ressentir tout cela alors qu’on vous répète que la grossesse est « le plus beau moment de votre vie ».

Rassurez-vous : ce que vous vivez a un nom. On l’appelle la matrescence. Et non, vous n’êtes pas en train de « mal vivre » votre grossesse. Vous traversez simplement l’une des transformations les plus profondes qu’une vie humaine puisse connaître.

Qu’est-ce que la matrescence ?

Le terme matrescence a été forgé dans les années 1970 par l’anthropologue américaine Dana Raphael, puis largement développé et documenté par la psychologue Aurélie Athan, chercheuse à Columbia University, qui en a fait un véritable champ d’étude. Il désigne le processus de transformation identitaire, psychique, hormonale et sociale que vit une femme lorsqu’elle devient mère — que ce soit lors d’une première grossesse ou des suivantes.

L’idée centrale est simple, mais elle change tout : devenir mère n’est pas un événement ponctuel qui se limite à l’accouchement. C’est un processus, souvent comparé à l’adolescence par son intensité et sa durée. Comme l’adolescente qui n’est plus tout à fait une enfant sans être encore une adulte, la femme enceinte n’est plus tout à fait la femme qu’elle était avant, sans être encore pleinement « mère » dans son identité.

Ce concept est essentiel, car il permet de sortir de la médicalisation pure de la grossesse (« tout va bien tant que les examens sont bons ») pour reconnaître ce qui se joue sur le plan psychique : une véritable métamorphose de votre rapport à vous-même, à votre corps, à votre couple, à votre travail, à votre place dans le monde.

La matrescence, ce n’est donc pas « être enceinte ». C’est devenir quelqu’un d’autre tout en restant vous-même — et c’est précisément ce grand écart qui peut générer autant d’émotions contradictoires.

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Pourquoi la grossesse bouleverse-t-elle autant sur le plan émotionnel ?

Le rôle des hormones

Impossible de parler des émotions de la grossesse sans évoquer le tsunami hormonal qui l’accompagne. Œstrogènes, progestérone, ocytocine : ces hormones fluctuent de manière spectaculaire tout au long des neuf mois, avec un impact direct sur votre système nerveux et votre régulation émotionnelle. Cela explique en partie pourquoi vous pouvez passer du rire aux larmes en quelques minutes, ou ressentir une sensibilité exacerbée à des situations qui, avant, vous auraient à peine effleurée.

Mais réduire vos émotions à « des hormones » serait une erreur — et souvent une manière de vous invalider. Les hormones amplifient, elles ne créent pas de toutes pièces. Ce qui remonte pendant la grossesse a souvent des racines plus profondes.

La pression sociale et l’injonction au bonheur

Vous l’avez sans doute déjà ressenti : dès l’annonce de la grossesse, le monde autour de vous semble s’attendre à un certain scénario. Des félicitations, des étoiles dans les yeux, des questions sur le prénom, la couleur de la chambre. Peu de place, socialement, pour dire « j’ai peur », « je ne sais plus qui je suis », ou « certains jours, je regrette presque ma vie d’avant ».

Cette injonction au bonheur permanent pèse lourd. Elle crée un fossé entre ce que vous ressentez réellement et ce que vous pensez « devoir » ressentir — et c’est précisément dans ce fossé que la culpabilité s’installe.

La peur de l’inconnu et la perte de repères identitaires

Devenir mère, c’est aussi anticiper une vie qui n’existe pas encore. Qui serez-vous en tant que mère ? Que deviendra votre couple ? Votre carrière ? Votre corps ? Votre liberté ? Ces questions, légitimes, peuvent générer une anxiété diffuse, d’autant plus difficile à nommer qu’elle touche à des aspects encore flous, presque abstraits, de votre identité future.

Cette perte de repères — parfois vécue comme une véritable perte de soi — est au cœur de la matrescence. Elle mérite d’être accueillie, et non minimisée.

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Crédit : pexels-breno-cardoso

Les émotions les plus fréquentes en matrescence (et comment les accueillir)

La joie mêlée d’ambivalence

Vous pouvez être profondément heureuse à l’idée de devenir mère, et ressentir en même temps une forme de deuil : deuil de votre liberté, de votre couple tel qu’il était, de votre corps d’avant, de votre rythme de vie. Cette ambivalence n’est pas une contradiction. C’est le cœur même de la matrescence : on ne devient pas mère sans, en parallèle, faire le deuil de qui l’on était.

La peur et l’anxiété

Peur de l’accouchement, peur de ne pas être « à la hauteur », peur pour la santé du bébé, peur de perdre son identité professionnelle ou sociale : ces angoisses sont extrêmement fréquentes. Elles ne signifient pas que vous n’êtes pas prête, ni que quelque chose « cloche » chez vous. Elles témoignent d’une conscience aiguë de l’ampleur du changement à venir.

La colère et l’irritabilité

Moins évoquée, la colère fait pourtant partie intégrante de la matrescence. Colère contre un corps qui change et que l’on ne reconnaît plus toujours, colère face à des remarques intrusives de l’entourage, colère aussi parfois contre soi-même, de ne pas ressentir « ce qu’il faudrait ressentir ». Cette colère mérite d’être écoutée plutôt que réprimée : elle indique souvent un besoin non respecté (de repos, d’espace, de reconnaissance).

Témoignage : « je me sens coupable de ne pas être heureuse tout le temps »

C’est une phrase que j’entends très régulièrement en cabinet. Des femmes enceintes, parfois très entourées, parfois dans des grossesses désirées de longue date, qui culpabilisent de ne pas vivre un état de grâce permanent.

Si cette phrase vous parle, voici ce qu’il est important d’entendre : le bonheur n’est pas un état continu, ni une obligation. Une grossesse peut être désirée et difficile à vivre émotionnellement. Ces deux réalités ne s’annulent pas — elles coexistent. Vous avez le droit d’avoir des jours gris au milieu d’une aventure heureuse. Cela ne remet en rien en cause votre capacité à devenir une mère aimante et présente.

Selon Santé Publique France, entre 15 et 20 % des femmes présentent des symptômes anxieux ou dépressifs pendant la grossesse ou l’année suivant l’accouchement (source). Ce chiffre ne mesure pas la matrescence en tant que telle — un concept encore récent et non quantifié scientifiquement en tant que tel — mais il donne une idée concrète de l’ampleur du bouleversement émotionnel que traverse une grande partie des femmes enceintes ou jeunes mères. Vous n’êtes donc pas seule, loin de là.

Femme enceinte au regard mêlant joie et inquiétude, illustrant l'ambivalence émotionnelle de la grossesse
Crédit : pexels-cottonbro

3 outils concrets pour vivre sa matrescence en conscience

Le test des 3 émotions que je n’ose pas exprimer

Prenez un carnet, et sans réfléchir, complétez cette phrase trois fois : « Ce que je n’ose pas dire, c’est que… »

Cet exercice simple permet de faire émerger ce qui reste souvent tu, par peur du jugement ou par culpabilité. Il ne s’agit pas de partager ces phrases avec qui que ce soit — juste de vous autoriser à les formuler, pour vous-même, sans filtre. Souvent, le simple fait de les écrire allège une partie du poids qu’elles représentaient.

La roue des émotions de la grossesse

Inspirée de la roue des émotions de Plutchik, cet outil consiste à dessiner un cercle divisé en tranches représentant les grandes émotions traversées depuis le début de votre grossesse (joie, peur, colère, tristesse, dégoût, surprise). Pour chaque tranche, notez un exemple concret vécu récemment. Cette visualisation permet de prendre du recul sur la richesse — et la normalité — de votre parcours émotionnel, plutôt que de rester focalisée sur les émotions jugées « négatives ».

Le soutien thérapeutique : journaling et accompagnement psychologique

Tenir un journal de grossesse, même de manière irrégulière, permet de poser des mots sur ce qui se joue en vous, sans avoir à le formuler à voix haute face à quelqu’un. C’est une première étape précieuse.

Mais parfois, les mots ont besoin d’un espace d’écoute extérieur, neutre et bienveillant, pour se déployer pleinement. Un accompagnement psychologique pendant la grossesse n’est pas réservé aux situations de crise : il peut simplement vous offrir un lieu où déposer ce que vous ne dites nulle part ailleurs, sans crainte d’inquiéter votre entourage ou de « gâcher » un moment censé être heureux.

 Carnet ouvert et stylo pour le journaling pendant la grossesse, outil pour accueillir ses émotions en conscience

Quand consulter pour éviter l’épuisement émotionnel ?

Vivre des émotions contrastées pendant la grossesse fait partie du processus normal de la matrescence. Mais certains signes méritent une attention particulière et peuvent justifier de consulter un professionnel :

  • une tristesse ou une anxiété qui persistent depuis plusieurs semaines et qui envahissent la majorité de vos journées ;
  • des difficultés à dormir, à manger, ou à fonctionner au quotidien qui ne s’expliquent pas uniquement par la grossesse elle-même ;
  • un sentiment de détachement vis-à-vis de la grossesse ou du bébé à venir qui vous inquiète ;
  • des pensées envahissantes, des ruminations anxieuses difficiles à arrêter ;
  • un isolement progressif, une difficulté à en parler à votre entourage ou à votre médecin.

Si vous vous reconnaissez dans plusieurs de ces signes, il ne s’agit pas d’un échec ni d’un manque de force de caractère. Consulter une sage-femme, un médecin ou un psychopraticien à ce moment-là, c’est simplement vous donner les moyens de traverser cette période avec plus de soutien

Baby blues, dépression périnatale : savoir faire la différence

Pendant la grossesse, on parle beaucoup des émotions qui traversent le corps et l’esprit. Mais on parle encore trop peu de ce qui peut se passer après la naissance — alors que c’est souvent là que la matrescence continue de se déployer, parfois de façon plus intense que pendant la grossesse elle-même.

Beaucoup de femmes ignorent qu’il existe une vraie différence entre le baby blues et la dépression périnatale. Ce manque d’information peut retarder une prise en charge, ou faire porter une culpabilité supplémentaire à des mères qui pensent, à tort, que « ça va passer tout seul ».

Le baby blues, un passage transitoire et fréquent

Le baby blues touche entre 50 et 80% des femmes après l’accouchement. Il apparaît généralement entre le 3ᵉ et le 5ᵉ jour après la naissance — souvent au moment de la montée de lait — et se traduit par une hypersensibilité émotionnelle, des pleurs faciles, une fatigue intense, parfois de l’irritabilité. Ce passage, bien que déstabilisant, est transitoire : il disparaît spontanément en quelques jours, sans dépasser deux semaines. Il ne nécessite pas de traitement, mais du repos, de l’écoute et du soutien de l’entourage.

La dépression périnatale : un trouble encore trop méconnu (et qui se soigne)

Quand les symptômes s’installent au-delà de deux semaines, s’intensifient ou s’accompagnent d’un sentiment de vide, d’une perte d’intérêt, d’angoisses envahissantes ou de pensées inquiétantes, on ne parle plus de baby blues mais de dépression périnatale. Elle concerne environ 10 à 20% des femmes, pendant la grossesse ou dans l’année qui suit l’accouchement. C’est un trouble encore largement sous-diagnostiqué : par manque d’information, par culpabilité, ou parce que l’entourage — et parfois les femmes elles-mêmes — pensent qu’il « faut être heureuse » et n’osent pas nommer ce qu’elles traversent.

Il est essentiel de le rappeler : la dépression périnatale se soigne. Un accompagnement adapté — psychothérapeutique, parfois médicamenteux si nécessaire — permet d’aller mieux. Plus la prise en charge est précoce, plus elle est efficace.

(Source : Haute Autorité de Santé, « Repérage, diagnostic et prise en charge des troubles psychiques périnatals », has-sante.fr)

L’entretien prénatal précoce (EPP) : un outil de prévention sous-utilisé

Savez-vous qu’il existe un temps dédié, spécifiquement pensé pour parler de votre vécu émotionnel pendant la grossesse ? Il s’agit de l’entretien prénatal précoce (EPP), réalisé idéalement au premier trimestre par une sage-femme ou un médecin.

Cet entretien permet d’aborder vos ressentis, vos questions, vos éventuelles inquiétudes, et de repérer d’éventuelles fragilités en amont. Il est intégré au parcours de suivi de grossesse et remboursé à 100% par l’Assurance Maladie — pourtant, il reste encore trop peu proposé ou réalisé.

N’hésitez pas à en parler vous-même à votre sage-femme ou votre gynécologue si on ne vous l’a pas proposé : c’est un droit, pas une option réservée à certaines situations.

Après la naissance, en suite de couches, un questionnaire de repérage appelé EPDS (Edinburgh Postnatal Depression Scale) peut également vous être proposé par l’équipe médicale. C’est un outil simple, non stigmatisant, qui permet d’objectiver un état émotionnel et d’orienter si besoin vers un accompagnement adapté.

(Sources : sante.gouv.fr, ameli.fr)

Vers qui se tourner ?

Si vous vous reconnaissez dans ce qui est décrit ici, sachez que vous n’êtes pas seule et que des ressources existent :

  • Votre sage-femme ou votre médecin traitant, en premier lieu : ils peuvent évaluer votre situation et vous orienter.
  • Maman Blues, association de pair-aidance qui propose de l’écoute entre mères ayant vécu des difficultés similaires : maman-blues.fr
  • Les PMI (Protection Maternelle et Infantile) : présentes dans chaque département, elles proposent consultations et ateliers parents-enfants, gratuits et accessibles sans avance de frais.
  • Le Sel dans le Café, pour trouver des clubs poussettes et lieux d’accueil parents-enfants près de chez vous : leseldanslecafe.com
  • Le CRAT (Centre de Référence sur les Agents Tératogènes), si vous vous interrogez sur la compatibilité d’un traitement avec la grossesse ou l’allaitement : lecrat.fr

Si vous êtes dans les Hauts-de-Seine (92) : le Réseau Périnat92 propose unhttps://www.leseldanslecafe.com/ annuaire de professionnels de la périnatalité, ainsi que des ressources dédiées à la santé mentale périnatale. L’unité de psychiatrie périnatale de l’hôpital Louis Mourier (Colombes) peut également être un point d’appui si une prise en charge plus spécialisée est nécessaire.

Si vous êtes ailleurs en France : votre sage-femme ou votre médecin pourra vous orienter vers le réseau de périnatalité de votre région — ces dispositifs existent dans chaque territoire, même s’ils portent des noms différents.

Sage-femme échangeant avec une femme enceinte lors d'un entretien prénatal précoce

FAQ

La matrescence commence-t-elle dès la conception ? Il n’existe pas de moment précis où « commence » la matrescence. Pour certaines femmes, elle démarre dès le désir d’enfant ou l’annonce de la grossesse ; pour d’autres, elle se révèle progressivement, parfois même après l’accouchement. Il n’y a pas de calendrier universel : chaque parcours est singulier.

Peut-on vivre une matrescence difficile sans faire de dépression périnatale ? Oui, tout à fait. La matrescence est un processus normal de transformation, pas une pathologie. Elle peut être intense, déstabilisante, traversée de doutes et de tristesse, sans pour autant relever d’une dépression périnatale au sens clinique. La différence se joue notamment dans la durée, l’intensité et l’impact sur votre fonctionnement quotidien.

Comment savoir si ce que je ressens dépasse le cadre de la matrescence ? Si vos émotions persistent au-delà de deux semaines, s’intensifient, s’accompagnent d’un sentiment de vide, d’un détachement inquiétant vis-à-vis de la grossesse ou de pensées envahissantes, il est important d’en parler à votre sage-femme ou votre médecin. Ce n’est pas un signe d’échec : c’est simplement le signal qu’un soutien supplémentaire peut vous aider à traverser cette période plus sereinement.

Que faire si je culpabilise de ne pas ressentir que du bonheur pendant ma grossesse ? Rappelez-vous que la grossesse peut être désirée et difficile à vivre émotionnellement en même temps. Ces deux réalités coexistent, elles ne s’annulent pas. Vous avez le droit d’avoir des jours gris au milieu d’une aventure heureuse, sans que cela remette en cause votre capacité à devenir une mère aimante et présente.

La matrescence concerne-t-elle uniquement le premier enfant ? Non. Même si elle est souvent plus marquée lors d’une première grossesse, la matrescence peut se rejouer à chaque nouvel enfant, car chaque naissance vient à nouveau redéfinir votre identité de mère, votre place dans la famille, votre rapport au temps et à vous-même.

En conclusion

La matrescence n’est ni une maladie, ni une faiblesse : c’est une transformation profonde qui mérite d’être reconnue, nommée et accompagnée avec autant de sérieux que les changements physiques de la grossesse. Vous avez le droit de traverser cette période avec toutes les nuances qu’elle comporte — la joie comme la peur, l’excitation comme le doute.

Si la matrescence vous questionne et que vous ressentez le besoin d’être accompagnée pour vivre cette transformation en conscience, plutôt que dans la culpabilité ou l’isolement, mon accompagnement dédié à la grossesse peut vous y aider.

👉 Découvrir l’accompagnement « De la femme à la mère »

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